Les mouvements graffiti comprennent des dimensions culturelles et politiques que l’Etat combat car elles portent en elles-mêmes des valeurs qui contestent l’actuel système hiérarchique de dominance de la société. Elles sont stigmatisées comme déviantes, délinquantes et asociales par les organes idéologiques d'Etat : journalistes et politiciens intellectuellement soumis et handicapés par le cadre de référence des idéels de la classe dominante et procureurs qui condamnent graffeurs, tagueurs ou pochoiristes pour dégradation et non pour militantisme social, incapables de concevoir les aspects politiques du graffiti, telles la libre expression, la ré appropriation de l'espace urbain, la révision par les actes des limites de la propriété privée. C'est un problème.

D’un côté, la conscience de la lutte des classes a produit un mouvement graffiti ouest européen politiquement conscient au travers des graffiti textuels, des pochoirs et des collages. D’un autre côté, la négation d’une telle oppression dans un monde de pillage et d'individualisme généralisé a produit un mouvement graffiti nord américain basé sur l’ego au travers des tags, des brulures et des graffs. Dans les deux cas, l’aspect artistique est une conséquence réelle mais secondaire, une conséquence de plus en plus valorisée par les politiciens et les organes idéologiques d’Etat car elle ouvre la voie à une récupération de ce mouvement social. Ceux qui se renient et renient l'esprit graffiti en se limitant à devenir un produit artistique monnayable deviennent des outils pour justifier une voie à suivre, se vendre, et donc pour justifier la stigmatisation du graffiti et de ses acteurs. L’absence d’organisation sociale représentative de ces mouvements, micro socialement structurés en petites unités claniques et macro socialement en grande partie libertaire, ne leur permet pas de se structurer en groupes de pression pour influer sur les politiques sociales et judiciaires. C'est un problème.

A une période d'emballement hormonal, il est normal aussi que des jeunes se constituent en bandes et sous l'autorité d'un leader à forte personnalité. C'est une période à passer et que les jeunes dépassent généralement en s'opposant au leader pour revenir vers les parents. Un tel passage est nécessaire à leur épanouissement. D'autres rechercheront des repères ailleurs, dans l'endoctrinement religieux monothéiste (une divinité, un livre, une vérité, une hiérarchie, une seule façon de voir les choses), dans l'extrémisme politique ou dans la normopathie. Que préférez-vous ? L'aventure des graffiti a le mérite de transformer leurs pulsions du Ça freudien en épanouissement artistique, politique, culturel socialement constructifs. Aucun réseau de travail social n'est mis en place pour aider ces jeunes, non à rentrer dans le rang, mais à se trouver une identité et à être en paix avec eux-mêmes.

En 1996, le groupe TAS 51 s'est proposé de remédier à cela à travers l'asbl Estampe 51, première association de graffiti créée en Belgique.

A l'usage, il apparaît que certains graffiteurs font face à des situations familiales ou administratives difficiles. L'ignorer revient à les utiliser pour un but supérieur ou égoïste sans se préoccuper d'eux. D'où la mise en place d'un service social : Service Social Estampe 51. Une fois mis en place, pourquoi le limiter à une corporation ou à un milieu ? Il s'est ensuite développé selon ses propres analyses des problèmes sociaux.
Lorsque l'on fait chambre à part, l'important est de rêver en commun.
(Olivier Givron)